LA JUSTICE SAISIE APRÈS PLUSIEURS SUICIDES ET TENTATIVES DE SUICIDE AU SEIN DES SERVICES DU PREMIER MINISTRE

Un signalement et une plainte visant des faits de « harcèlement moral » ont été déposés, en juin, auprès du parquet de Paris, après que deux fonctionnaires des services chargés de coordonner l’action gouvernementale se sont donné la mort et que deux autres ont tenté de le faire.

Par: Mariama Darame/Rémi Dupré
Photo: Le Monde

C’est un dossier particulièrement sensible pour Matignon. Comme l’a révélé France Inter, lundi 3 août, une enquête préliminaire a été ouverte par le parquet de Paris et confiée à la brigade de répression de la délinquance aux personnes, après le dépôt d’une plainte, le 25 juin, par Flore (son prénom a été modifié), une fonctionnaire du service de la correspondance du premier ministre, pour «harcèlement moral» contre quatre de ses supérieurs hiérarchiques. Deux mois plus tôt, Flore avait tenté de se jeter sur les voies ferrées d’une gare parisienne ; elle avait été sauvée de justesse par un usager. Elle avait rédigé son testament.

Le jour du dépôt de sa plainte, un signalement a, par ailleurs, été fait à la justice par un représentant du personnel des services du premier ministre (SPM) pour «harcèlement moral» et «mise en danger d’autrui». Ce signalement, dont Le Monde a pris connaissance, dénonce des «manquements de l’employeur à son obligation de protection». Il détaille surtout une série macabre de suicides et de tentatives de suicide ainsi qu’une mort suspecte survenues en l’espace de quelques mois au sein des
SPM, ces services chargés de coordonner l’action gouvernementale sous l’autorité du premier ministre, qui regroupent une cinquantaine d’administrations.

Le 6 octobre 2025, une agente des services de l’information légale et administrative a tenté de se suicider «sur son lieu de travail en se tailladant la gorge avec un cutter»; le 24 mars de cette année, un agent du secrétariat général pour l’investissement, alors en télétravail, s’est suicidé à son domicile ; deux jours plus tard, un agent du service courrier du secrétariat général du gouvernement s’est tué «en se jetant sous un train»; en avril, Flore a été hospitalisée pour «risque suicidaire» après sa tentative de suicide consécutive à «seize mois d’agissements répétés» de la part de sa hiérarchie
(retrait progressif de responsabilités, humiliations publiques, affectation dans un bureau au sous￾sol…); le 17 juin, enfin, le corps sans vie d’une jeune agente de la direction interministérielle de la transformation publique a été découvert dans les sanitaires des locaux gouvernementaux, situés dans le 7e arrondissement de Paris.

Le représentant du personnel des services du premier ministre à l’origine du signalement affirme au Monde avoir été «indigné par la passivité et l’inaction» de son employeur face à cette série noire. «J’ai décidé de dire stop. Il faut qu’il y ait une prise de conscience. L’employeur doit être renvoyé à ses responsabilités de prévention et de protection. Il y a un vrai retard en la matière dans la fonction publique d’Etat», assure-t-il.

« Un scandale d’Etat »

Actuellement en «arrêt maladie», Flore, la plaignante, dénonce auprès du Monde «une inertie collective» face à un «phénomène de harcèlement entre fonctionnaires». Dans un courrier au parquet accompagnant le signalement et sa plainte, son avocate, Christelle Mazza, fait remonter la dégradation des conditions de travail au sein des SPM à la dissolution de l’Assemblée nationale, en juin 2024: «Il ressort des éléments du dossier que les services du premier ministre sont profondément déstabilisés depuis, notamment, la dissolution de l’Assemblée nationale, et la succession des premiers ministres et des cabinets ministériels, la situation ayant commencé à se dégrader à l’automne 2024 pour les personnels administratifs», souligne-t-elle.

«L’Etat est une fiction juridique supposée assurer la stabilité d’une nation. Quand on égrène autant de morts dans ses rangs, sur fond d’instabilité, pour ne pas dire d’effondrement institutionnel, il serait plus que temps d’interroger ses méthodes, développe Me Mazza auprès du Monde. Ces suicides à répétition dans tout le service public sont un scandale d’Etat.»

Dans ce climat délétère, plusieurs enquêtes administratives ont été diligentées par les services du premier ministre, après réception des syndicats en juin. Le chef du gouvernement, Sébastien Lecornu, n’a pas souhaité réagir auprès du Monde. La direction des services administratifs et financiers (DSAF) du premier ministre répond, pour sa part, que «la prévention des risques psychosociaux est une préoccupation constante et de longue date dans les SPM» et elle estime «que les quatre situations qui ont été évoquées sont cependant très différentes».

Concernant le cas de Flore, «une enquête administrative a été diligentée afin de vérifier les allégations rapportées sur un plan factuel, clarifier la situation et les responsabilités», indique la DSAF. La tentative de suicide d’octobre 2025 «a conduit à une expertise d’un cabinet spécialisé dans la prévention des risques psychosociaux et à une enquête administrative», développe cette administration centrale, qui précise que « le comité médical a, par ailleurs, écarté l’imputabilité au service des faits».

«S’agissant des deux suicides, les enquêtes sont en cours et associent étroitement les organisations syndicales. Il convient de préciser qu’aucune de ces personnes ne travaillait directement auprès du premier ministre ou dans son cabinet, [mais] dans des directions et fonctions supports distincts, souligne la DSAF. Si ces situations, prises ensemble, interrogent légitimement, chacune individuellement a été traitée avec sérieux et suit son cours propre avec les garanties qui s’attachent aux procédures administratives et aux droits des agents, en particulier dans le cas de situations individuelles sensibles.»

 

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